Nous ne vieillissons pas d'une année sur l'autre, nous nous renouvelons chaque jour - Emily Dickinson

Christelle Hauteville-Chadorla était responsable innovation dans une société cotée jusqu’en 2013. En 2005, à 35 ans, lasse d’une vie qu’elle trouvait vide de sens, elle s’immerge dans les enseignements du bouddhisme tibétain, tout en se formant au reiki et au coaching de vie.

Aujourd’hui, elle vient de publier « Le bonheur d’avoir tort » aux éditions SEM et intervient aux côtés de son époux bhoutanais, maître enseignant en philosophie bouddhiste et méditation, pour nous transmettre cette sagesse.

Vous avez vécu une véritable crise de la quarantaine il y a une dizaine d’années ?

Oui effectivement, même si je ne me sentais pas bien depuis longtemps. J’avais beaucoup de colère et de tristesse en moi. Le manque de corrélation entre ce que je voulais vivre et ce que je vivais devenait de plus en plus insupportable au quotidien. Cela s’est d’abord manifesté au travail, puis j’ai vécu une véritable montée en puissance de l’insatisfaction sur tous les plans, y compris d’un point de vue personnel.

Mes pensées nourrissaient mon mal-être, mais je ne savais pas du tout vers quoi ni qui me diriger pour sortir de  cette déprime. Je ne trouvais pas de voie pour quitter cet état de fait. Tout ce que mon entourage me conseillait ne faisait pas tilt non plus dans mon esprit. J’étais perdue, mais surtout en quête.

Cependant, même si j’étais très triste à l’époque, je savais au fond de moi que l’on pouvait être heureux, que la vie n’était pas une condamnation ou une fatalité, mais au contraire un champ d’expériences. Il ne tenait qu’à moi de trouver le courage, la force et l’impulsion pour relancer le mouvement dans une autre dynamique.

Pourquoi se tourner vers le bouddhisme tibétain ?

20150123_130428Grâce à cet enseignement, j’ai appris comment les êtres, les choses et les situations naissent, se transforment, disparaissent. J’ai compris que tout dépendait de causes et de conséquences, que rien n’est indépendant. J’ai réalisé que tout est temporaire, conditionné donc que rien n’est permanent et que tout est donc potentiellement modifiable.

En parallèle de cette sagesse, j’ai pratiqué la méditation pour revenir à l’intérieur de moi, écouter, regarder, ressentir ce qui se passait en moi, telle une observatrice « extérieure » aux processus mentaux et émotionnels. J’ai ainsi admis que ma tristesse et ma colère venaient de moi, non des autres. Je pouvais continuer à me battre contre ma famille, mon boulot, mon compagnon, mais si je n’allais pas bien, c’était parce que ce que je pensais n’était pas juste.

Par exemple,  dans mon travail, je continuais à vouloir être performante, méritante, à croire que je ne pouvais pas échouer et que mes supérieurs hiérarchiques ne semblaient pas toujours bien intentionnés à mon égard. En fait, je me suis rendu compte que je me mettais moi-même beaucoup d’obligations, de pression, que je me jugeais sans arrêt et que les présupposées mauvaises intentions de mes chefs résultaient bien souvent du fruit de mon imagination, de mes pensées, sans réalité concrète. C’était cela qui me rendait malheureuse, pas la situation, ni mes collègues ou mon chef.

Aujourd’hui, avec le recul et votre expérience, quels conseils livreriez-vous pour aider les gens à sortir de ce genre de schéma ?

En agissant automatiquement en réaction à nos émotions et nos pensées, nous sommes des automates, réduits à reproduire sans fin nos habitudes, à suivre le flot de nos pensées telles des marionnettes. Nous sommes le jouet de nos croyances (religieuses, morales, sociales, familiales, etc.) que nous prenons par erreur pour des vérités, et qui nous poussent à agir de telle ou telle manière. De cette façon, nous nous « enfonçons » bien souvent dans des schémas destructeurs, nocifs. Ces pensées que nous érigeons en vérités nous coupent en fait de la situation en mettant comme une voile par dessus. La situation n’est alors pas appréhendée telle qu’elle est mais telle que nous la repensons.

Il n’y a pas d’intelligence ici, ni de sagesse, mais juste des automatismes.

L’être humain va naturellement vers ce qu’il croit, pas dans le sens religieux, mais dans le sens où il croit ce qu’il pense, ce qu’il accepte comme tel. La difficulté réside dans le fait d’essayer de nous connecter avec ce dont nous avons réellement besoin pour être heureux. Nous pensons notre bonheur, mais bien souvent ne le vivons pas. Et entre ce que nous pensons et ce que nous vivons il demeure une grande différence.

Pour bousculer nos vieilles habitudes, nos schémas ancestraux de pensées, il devient alors nécessaire de nous poser pour développer cette capacité à nous remettre en question. Nous « déconstruire » permet de libérer qui nous sommes réellement au fond de nous pour atteindre le bonheur.

Comment procède-t-on pour transformer nos pensées ?

En nous apaisant. En calmant le jeu, en mettant de l’espace entre deux pensées grâce à la méditation principalement, en prenant conscience de ce que nos pensées génèrent en nous. Nous observons la différence entre la situation et ce que nous en percevons. De cette façon, les choses pourront se remettre en perspective, avec un changement possible.

Prenons le temps de nous observer : quelles émotions ressentons-nous ? Dans quelles situations ? Comment nos émotions négatives émergent-elles dans notre âme ? Comment cessent-elles ? Quels sont les antidotes à mettre en place, par exemple, quand nous reconnaissons que nous éprouvons de la colère, de la tristesse, de la jalousie ?

En réfléchissant sur ces questions, nous prenons du recul, nous nous entendons penser, nous nous voyons agir. Alors, nous pouvons nous dire que la colère n’apparaît pas comme la meilleure des solutions en essayant de procéder autrement, par touche successive. A force d’entrainement et de conscience, nous nous entendrons penser : « Mince ! J’ai encore reproduit le même schéma, mais je m’engage à ne pas le refaire la prochaine fois ». C’est à nous seuls de décider de devenir le capitaine de notre esprit. Si nous désirons réellement changer pour nous installer en pleine conscience, nous le pouvons tous. Les choses ne demeurent pas figées. Nous pouvons commencer petit à petit sur les axes qui nous font le plus souffrir, où nous  pensons que nous pourrons y arriver rapidement. Ensuite, reste à s’en donner les moyens : du temps, de l’entrainement, de la compassion envers nous-mêmes et le plus important : de la réflexion et de la pratique.

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Peut-on réellement apprendre à gérer nos émotions tout seul, sans appui extérieur ni changement de comportement ?

Personnellement, ça s’avérait impossible, d’où mon envie de me diriger vers la méditation après en avoir reçu les instructions par un sage bouddhiste.  Une des qualités du bouddhisme réside dans la discipline. Avec elle, nous pouvons aller très loin, mettre de la conscience dans les événements ou dans nos réactions.

Lorsque nous nous emportons, le premier réflexe de notre égo consiste à dire : « Je suis comme ça, c’est mon identité, je ne vois pas pourquoi je changerais, sinon, cela ne serait plus moi ». Par contre, si nous laissons la colère de côté pour la regarder et nous interroger : « Si j’étais un être sans colère, qu’aurais-je pu  faire ? », d’autres qualités vont émerger dans notre conscience pour appréhender la situation différemment, plus justement. Nous nous comporterons alors autrement.

Pour évoluer, nous pouvons définir des priorités afin de ne pas nous lancer sur tous les fronts en même temps et nous y perdre : nous dire, par exemple, que nous allons déjà commencer par une première chose à transformer. En nous concentrant sur cet objectif et en essayant de mettre de la conscience dedans, il sera plus aisé de trouver des solutions, nos solutions.

Comme Descartes nous l’a enseigné, apprenons à mettre en doute ce que nous pensons, ce que nous ressentons, car notre identité se construit selon ce que nous pensons.

Prenons l’exemple d’un couple au fil des années. Souvent, nous souhaitons maintenir ce que le couple était au départ, l’idée de soi dans le couple et l’idée du «  je voudrais que l’autre soi comme ceci ou surtout pas comme son père ! ». Nous effectuons des projections qui nous emmènent dans l’idée que nous nous faisons des choses, mais pas dans les choses telles quelles se matérialisent, telles qu’elles sont.

 Justement, comment gère-t-on le conflit dans un couple quand nous sommes submergés par le flot de nos pensées ?

Il existe toujours des moments de pause, des instants où nous sommes seuls, où nous pouvons revenir à nous tout en regardant comment s’articule le couple ? Comment fonctionner autrement ?

Ecouter l’autre et s’écouter soi s’avèrent primordial. Tout comme s’interroger sur ce qui est heurté, qu’est-ce qui est vécu dans le couple qui nous fait mal ? Que pouvons-nous  mettre en place pour que la prochaine fois ce soit plus juste ?

Si nous ne prenons pas de recul, comment prendre conscience de ce que nous sommes en train de vivre, comment ne pas se laisser déborder par nos émotions ou nos croyances ?

Nous sommes chacun responsable de notre vie. Si une personne malheureuse ne souhaite pas changer, il s’agit de sa responsabilité. Elle choisit de rester dans son monde parce qu’elle ne sait pas qu’un autre monde existe. Elle pourrait pourtant se tourner vers une personne qui lui montrerait qu’il existe un autre possible, qui lui enseignerait méthodes et pratiques, qui lui inculquerait une autre vision de la vie.

 Le lâcher-prise : condition incontournable pour atteindre le bonheur ?

En occident, nous ne savons pas ce que « lâcher-prise » signifie réellement. Le lâcher-prise consiste à agir tout en restant dans le non agir. Par exemple : je lâche le mental (toute ces pensées qui disent « je ne suis pas capable », « je dois… », « il faut que… » etc). Laissons-les partir, mais restons avec la situation, ne la fuyions surtout pas.  Si les choses ne se passent pas comme nous le  désirons, peut-être est-ce juste tout compte fait. Nos désirs ne sont pas toujours nos meilleurs amis. Et puis la vie ne nous donne pas ce dont nous avons envie, mais ce dont nous avons besoin.

En regardant les situations sous un autre angle, nous lâchons ce que nous exigeons absolument et qui ne vient pas. Ce qui nous laisse du temps pour nous occuper de ce qui est là et revenir à l’instant présent, c’est-à-dire à la situation toute nue non polluée par nos souvenirs, ni par nos espoirs.

Dans notre société, cela s’avère très compliqué, parce que l’on nous dit que nous devons réussir à tout prix, que si nous n’avons pas ceci ou cela, nous ne serons pas heureux, etc. Nous ne nous posons pas les bonnes questions et vivons dans un monde qui nous pousse vers l’extérieur ou lieu de regarder à l’intérieur de nous.

Qui sommes-nous ? Que voulons-nous être réellement ? Vers quoi voulons-nous tendre ? Sommes-nous à la bonne place ? Toutes ces questions émergent souvent lors de la crise de la quarantaine et si nous ignorons où nous souhaitons aller, nous ne trouverons pas le bon chemin. Pour cela, nous  devons nous apaiser, clarifier nos schémas de pensée, nous connecter aux situations sans les travestir, connaître les jeux que nous jouons, ainsi nous saurons lesquels nous voulons conserver, développer et lesquels nous ne voulons plus. Ensuite, nous n’aurons plus besoin de jouer, nous n’aurons plus de rôle à tenir. Puisque nous agirons en accord avec notre être profond, nous serons juste, tout simplement.

Le courage d’être soi nécessite celui d’être différent.

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